Entretien avec Thibault ISABEL (suite)

R/ Vous ne ménagez pas l'idée de Progrès et vous n'hésitez pas à cibler la modernité. Sur quelles bases fondez- vous votre critique de l'idéologie dominante ?

Je fonde ma critique de l’idéologie dominante sur la critique de la démesure. C’est en effet dans cette idée de « démesure », d’« hybris », comme disaient les Grecs, que réside à mon sens la caractéristique fondamentale de la modernité, ou en tout cas ce qui permet le mieux de distinguer opératoirement l’ère « moderne » des autres périodes de l’histoire. Toutes les époques passées ont manifesté de profondes perversions psychologiques ; on trouve dans toutes les civilisations des traces évidentes de dépression, de surestimation de soi, de troubles de l’identité, etc. Mais ces pathologies, à notre époque, et pour la première fois dans l’histoire, deviennent pour ainsi dire normalisées culturellement. Et l’un des principaux vecteurs idéologique de cette normalisation, c’est l’idée de progrès. Autrefois, les gens pouvaient faire preuve de démesure ; mais leur culture dévalorisait de telles réactions. Nietzsche a raison de dire que c’est la reconnaissance du tragique qui constituait le cœur de tous les grands système de valeurs anciens, dans les plus nobles civilisations du passé (la Grèce de Périclès, la Chine féodale des Printemps et Automnes, etc.). On insistait sans cesse sur le caractère éphémère de l’existence, sur l’importance de nos limitations, sur la puissance de la nature, sur le caractère cyclique du temps (qui ne nous dissuade pas d’agir, puisqu’il nous laisse la possibilité d’améliorer les choses, provisoirement, mais qui nous empêche en tout cas de croire à un avenir parfait, utopique, qui subsisterait jusqu’à la fin des temps). Or, l’idée de progrès a totalement subverti ce digne esprit de modération. L’idée de progrès nous persuade que tout est à notre portée, que nous pouvons tout espérer de la vie. Tout esprit tragique se trouve ainsi évacué de notre univers intérieur. Le progrès serait nécessaire, irréversible et continu. Mais la réalité se moque de nos fantasmes : en elle-même, elle demeure ambivalente et tragique, et se charge bien de nous le faire savoir, à intervalles réguliers. Elle nous expose sans cesse à nos faiblesses, même si nous voudrions les nier. Mais, dans la mesure où la culture ne nous habitue plus à accepter le tragique du réel, où elle ne nous prépare plus à l’appréhender dans le calme et la sérénité, avec un sain fatalisme, nous vivons toute entrave à notre pouvoir comme une sorte de « retour du refoulé », sur un mode traumatique. Prenons l’exemple de la mort. Dans les civilisations anciennes, la mort était intégrée dans le cours normal de la vie. Chacun y était confronté en permanence, et, si elle était crainte, évidemment, elle ne pouvait cependant apparaître avec le mélange de terreur et de fascination qui prévaut aujourd’hui. Nous ne connaissons plus désormais la mort que par le cinéma. Les vieillards finissent leurs jours dans de froids hôpitaux, loin des regards. Les cérémonies funéraires sont réduites à la portion congrue. De même que l’idée de progrès essaie de nous convaincre collectivement que la société tend perpétuellement vers le mieux, que tout sera bientôt pour le mieux dans le meilleur des mondes libéraux, la publicité essaie de nous convaincre individuellement que nous pouvons nous abstenir de vieillir en appliquant telles crèmes de jouvence ou tels programmes de remise en forme, comme si nous pouvions accéder nous aussi à notre part d’immortalité… Car la foi au progrès, ne nous y trompons pas, n’est que la face idéologique d’un phénomène plus global, qui, au niveau économique, prend la forme du capitalisme. C’est pour une large part la société de consommation qui éprouve le besoin économique de nous persuader que tout s’améliore sans cesse, pour nous pousser par exemple à acheter de nouvelles paires de baskets, non parce que les précédentes sont usées, mais parce que de nouveaux modèles – plus flexibles ou montés sur coussins d’air – auraient tout simplement « ringardisé » les modèles plus anciens, désormais passés de mode… Pour que nous achetions sans cesse, les spécialistes du marketing essaient de nous faire croire que le nouveau est nécessairement mieux que l’ancien.

Lorsque je condamne l’esprit actuel de démesure, je ne me contente pas pourtant de fustiger le fantasme de toute-puissance qui préside à nombre de processus culturels modernes. La démesure concerne aussi bien la frayeur irrationnelle suscitée souvent par la Technique. D’un côté, nous sommes fascinés par la toute-puissance de la Technique, mais, dans le même temps, cette Technique nous effraie. Nous voulons croire que la science règlera tous les problèmes, qu’elle nous guérira de la maladie, qu’elle nous empêchera de vieillir, mais, d’un autre côté, nous sommes persuadés que cette même science provoquera un jour ou l’autre des catastrophes planétaires, qu’elle contribuera indirectement à la destruction du monde, dans une apocalypse sécularisée où le déluge ne sera plus provoqué par Dieu, mais par le réchauffement climatique, le renforcement de l’effet de serre et la fonte de la calotte glaciaire. Mon intention n’est pas de nier que le développement inconsidéré de la Technique fasse planer de graves menaces sur l’avenir de la planète (car je me considère même au demeurant comme un écologiste radical) ; je dis seulement que notre rapport aux catastrophes écologiques n’est pas sain, qu’il repose lui-même, dans son incarnation médiatique dominante, sur une vision du monde fantasmatique. En fait, le catastrophisme ne contredit pas le développement du progressisme ; il en est la conséquence paradoxale inévitable. Plus nous croyons fantasmatiquement au progrès, plus les retours du refoulé du réel prennent une forme traumatique, et plus nous générons alors de fantasmes inversés, où notre toute-puissance devient impuissance radicale, où notre esprit de conquête et de création devient diabolique, où l’utopie devient cauchemar. L’homme était envisagé comme un Dieu, dans le progressisme ; dans le catastrophisme, il est alors perçu comme un monstre. Mais l’homme est simplement humain, trop humain : il n’est ni ange, ni démon. Le catastrophisme est la face obscure du progressisme, et il n’y a rien d’étonnant à ce que les contemporains soient tour à tour – ou même parfois simultanément – progressistes et catastrophistes. Je condamne en somme l’excès d’humanisme (ou ce que je préfère appeler l’anthropocentrisme), mais je condamne également l’anti-humanisme, qui me semble tout aussi irrecevable. Je défends donc un humanisme non-anthropocentré, dans lequel l’homme ne renonce pas à exercer la part de puissance dont il dispose, individuellement, par rapport à ses semblables, ou collectivement, par rapport à la nature, mais dans lequel il reconnaît aussi les limites de cette puissance et se sait donc partie prenante d’un environnement humain et naturel global dont il est en partie dépendant.


Extrait d'un entretien accordé à Rébellion.


Thibault Isabel philosophie sociologie