La morale et les passions (3/4)

Maître Gondu demanda autrefois à maître Meng : « Nous sommes tous des hommes, mais certains sont de grands hommes, d’autres des gens de peu. Pourquoi ? » Maître Meng répondit : « Ceux qui procèdent de parties majeures de leur personne sont de grands hommes, ceux qui procèdent de par­ties mineures gens de peu. » Maître Gondu voulut approfondir : « Tous sont des hommes. Pourquoi les uns procéderaient des parties majeures, les autres des parties mineures du corps ? » Et maître Meng conclut : « L’oreille et l’oeil sont des organes qui ne pensent pas et qui sont susceptibles d’être obnubilés par l’objet. Lorsque deux objets entrent en contact, ils s’attirent et c’est tout. Le coeur est l’organe qui pense et la pensée permet d’acquérir ce que l’on ne saurait obtenir sans penser, une faculté que le Ciel a mise en nous. Si l’on donne la première place à cette partie majeure, les inférieures ne pourront plus la lui disputer. Ceci fait le grand homme, rien de plus. » [Mencius, 6.A.15]

Sur ce point, Meng a grandement raison. C’est la faculté de cœur-esprit (que les Chinois envisagent d’un seul tenant) qui, en se voyant accorder la prééminence sur les sens, nous permet d’actualiser notre potentiel de grandeur, ou, comme je préfère le dire, notre potentiel de maturité. Mais le tort du maître reste par ailleurs de considérer l’enfant comme natu­rel­le­ment bon, alors que l’individu, à l’état sauvage, est préci­sé­ment inca­pa­ble d’user du cœur-esprit, en ce qu’il n’est pas encore disci­pliné par des rites. Si l’homme dispose d’un po­tentiel de bonté, ce n’est pas parce qu’il est doté d’une facul­té naturellement tournée vers le bien (le cœur-esprit), et qu’il lui suffirait de penser à mobiliser cette faculté pour être bon (auquel cas le mal tiendrait effectivement, dans le fond, à l’oubli de notre bonté naturelle, et il suffirait au sage de nous rappeler cette bonne origine pour nous la restituer dans sa plénitude, en nous demandant de mobiliser notre bienveillance par un simple acte de volition) ; le po­tentiel humain, en fait, demande plutôt à être construit, tout comme la faculté de cœur et d’es­prit à travers laquelle il s’incarne.

C’est pourquoi maître Xun disait : « On ne doit jamais cesser d’apprendre. Bien que la teinture bleue vienne de la plante indigo, elle est plus bleue que l’indigo. La glace est faite à partir de l’eau, mais elle est plus froide qu’elle. Un morceau de bois droit comme un fil à plomb peut, en étant plongé dans un bain, devenir suffisamment malléable pour prendre la forme d’un cerclage de roue, de manière à ce que sa courbure se conforme aux dimensions désirées. Pourtant, même si on laisse ce morceau de bois sécher complètement au soleil, il ne reprendra pas la forme droite qu’il avait, parce que le processus de façonnage a rendu ce changement effectif en lui. » [Xunzi, 1.1] L’homme n’est grand que par son cœur et son esprit, jamais par ses sens ; mais la grandeur du cœur et de l’esprit ne lui sont pas données à la naissance, sinon sous forme d’un germe qui ne peut pousser de lui-même, en dehors de toute culture, et qu’il faudra aider activement à se développer.