Le bonheur : méditations et fragments (1/4)



Dès lors que la vie existe, elle crée une multitude de potentialités, heureuses ou malheureuses – dont la mort. Je n’aime pas la mort, mais, puisque j’aime la vie et que cet amour suffit à donner du sens à mes actions, je dois adorer la réalité cosmique comme la condition de possibilité de tout ce qui m’enthousiasme, et accepter la mort comme une partie intégrante du monde.

Si j’aime le destin, pris dans son ensemble, c’est qu’on ne peut en somme dissocier les événements les uns des autres. Pour jouir du bien, il faut souffrir du mal. Minuit succède à midi : l’un et l’autre subsistent éternellement, en alternance. En aimant le retour perpétuel du soleil, j’aime indirectement l’éternité, qui en est le substrat temporel (tout comme l’Etre global est le substrat spatial des êtres dérivés) ; mais je dois admettre aussi le retour périodique et inévitable de l’obscurité, que l’éternité fonde de la même façon. Je pourrai mettre en place tous les stratagèmes et tous les artifices qu’il me sera permis de concevoir pour préserver en toute circonstance une certaine forme de lumière : j’inventerai la torche, la bougie et l’ampoule électrique, afin de rendre mes nuits moins longues et moins pénibles. Mais, ce contre quoi je ne peux rien, il me faudra  l’accepter, et je devrai comprendre en tout cas que chaque aspect de la réalité est consubstantiellement relié à tous les autres : on ne peut raisonnablement vouloir le bien sans le mal, ni réserver son amour à une perfection absolue, qui n’existe pas. 
                                                                                          
                                                                             
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Etant innocent, le monde est ambivalent. Etant ambivalent, il ne peut être parfait. Ce qui est mauvais d’un certain point de vue, dans un cadre particulier, est bon à d’autres égards. 
C’est pourquoi l’on doit aimer le destin. Même lorsqu’il se montre terrible, il offre matière à réjouissance. Le sage sait que l’épreuve renforce, que la défaite structure et que la possibilité du malheur conditionne la possibilité du bonheur.
En contrepartie, on voit bien également que le destin, lorsqu’il contente, offre simultanément matière à se lamenter. Le sage sait donc aussi que la facilité affaiblit, que la victoire rend téméraire et que la possibilité du bonheur conditionne la possibilité du malheur. 
Mais l’amour réel est un amour dur et probe, dépourvu de sentimentalisme et d’illusion. Qui aime le monde d’un amour sans nuances n’aime pas la vie telle qu’elle est vraiment.


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Chaque fois que la vie te donne l’occasion de te réjouir ou de t’attrister particulièrement, souviens-toi que joies et peines participent de l’équilibre du monde, et que tu ne peux recevoir le bonheur sans te préparer au malheur, ni endurer le malheur sans t’attendre à ce que le bonheur revienne. 
Le destin n’est pas exclusivement fait d’ordre, mais aussi de chaos ; l’existence n’apporte pas exclusivement la satisfaction, mais aussi les brimades. L’univers n’en est pas moins un tout cohérent, et perdure. 
Désirer la perfection reviendrait à nier la vie ; un corps totalement dépourvu de tension interne et de maladie est un corps mort.