Les liens entre mal-être et économie

Les pays à fort PIB sont également les plus suicidogènes, mais peut-on en induire que « la misère protège », comme le voulait Durkheim, pour qui la pauvreté préserve du suicide en nous habituant à une condition plus humble, tandis que la richesse crée l’illusion du pouvoir et, à la première difficulté, nous confronte à l’inanité de notre orgueil ? Rien n’est moins sûr.
Contrairement aux prédictions de Durkheim, il est faux d’affirmer stricto sensu qu’on se suicide davantage à mesure que la société s’enrichit, puisqu’une fois les premières étapes de l’industrialisation franchies, et malgré le développement global de la croissance, le taux de mort volontaire se stabilise. Et, à ce moment, c’est même au cours des périodes de récession ou de ralentissement de l’économie que le suicide augmente à nouveau. En dehors des périodes où une nation accède au développement économique à travers la révolution industrielle, on se suicide d’abord quand le pays commence à s’appauvrir, et même surtout à vrai dire quand il commence à s’enrichir moins vite ! C’est apparemment le sentiment de ne pas pouvoir prolonger une courbe ascendante de croissance qui est suicidogène, à partir d’un certain stade, et non l’augmentation perpétuelle des richesses.
Ainsi, en France, après une forte augmentation du suicide au cours du XIXe siècle, à l’occasion de la révolution industrielle et d’une amélioration notable du confort matériel moyen, la période comprise entre 1900 et 1948 est marquée par une baisse tendancielle des morts volontaires, en grande partie redevable aux deux guerres mondiales et aux efforts de reconstruction nationale qui en ont été la conséquence, mais correspondant en tout cas à une quasi-stagnation du pouvoir d’achat . Entre 1949 et 1978, en revanche, le pouvoir d’achat s’élève de manière vertigineuse, mais le taux de suicide se contente de stagner. Enfin, entre 1979 et 1995, la croissance ralentit, même si le pouvoir d’achat augmente encore très légèrement, mais le taux de suicide, lui, croît d’une manière particulièrement forte.
Autrement dit, le suicide augmente surtout en période de révolution industrielle, ainsi qu’en période de crise, dans une moindre mesure, tandis qu’il stagne lorsque l’économie atteint son plein essor, comme durant les « trente glorieuses ». Et il ne diminue qu’à l’occasion des guerres. Les périodes les plus difficiles correspondent donc aux phases initiales d’industrialisation et aux phases de ralentissement économique, et les périodes les moins suicidogènes (indépendamment des conflits armés) correspondent aux phases d’hyper-croissance. Cela veut dire que la richesse ne protège pas intrinsèquement contre le suicide, sinon à un niveau très limité  ; mais cela veut dire aussi qu’elle n’en est pas directement responsable non plus. Les facteurs incriminables sont probablement plutôt à chercher dans les conditions de vie impliquées par la modernité et l’industrialisation, c’est-à-dire notamment dans l’« anomie » que Durkheim voyait à l’œuvre au sein de nos sociétés, avec plus de raison cette fois ; et c’est en définitive surtout le mode d’être-au-monde des sociétés économiquement développées qui provoquerait le suicide, mais guère en revanche les biens de consommation produits au cours du processus. Vivre en ascète dans un monde de luxe et de volupté ne nous aidera pas à conserver un bon moral, même si le système socioéconomique qui pro-duit ce luxe et cette volupté pourrait sans doute par ailleurs se révéler responsable de notre mal-être.



Reste à expliquer pourquoi l’entrée dans la modernité génère une poussée aussi brutale du suicide, que le développe-ment exponentiel ultérieur de la croissance ne fait que stabiliser ; et reste également à expliquer pourquoi les périodes de crise accentuent malgré tout le phénomène, alors que la pauvreté, dans les pays peu industrialisés, n’empêche pas le taux de suicide de rester très bas. Ce sont les questions auxquelles je tente de répondre dans mon ouvrage A bout de souffle, études et entretiens sur l'épuisement du monde civilisé.



Thibault Isabel philosophie socilologie



Pour poursuivre la réflexion
Etudes et entretiens sur l'épuisement du monde civilisé.
Thibault ISABEL.
Editions de La Méduse.



On peut raisonnablement estimer que, depuis la nuit des temps, tous les représentants de notre espèce connaissent épisodiquement des mo­ments de déprime ; le mal-être, le flou identitaire et la douleur d’exister font jusqu’à un certain point partie intégrante de notre condition. On peut imaginer aussi que certaines personnes sont plus vulnérables que d’autres à ce que nous appelons aujourd’hui la «dépression», que ce soit pour des raisons purement psychologiques, liées à l’éducation, ou pour des raisons physiologiques, liées au circuit neurologique et hor­monal du corps.

Mais il y a néanmoins tout lieu de penser que notre époque est la proie d’un sentiment exacerbé de malaise intérieur. Depuis le tournant des années 1830 et l’entrée brutale dans la révolution industrielle, l’Occident semble ainsi submergé par une vague plus ou moins généralisée de «spleen», que les auteurs romantiques qualifiaient avec optimisme de «mal du siècle», sans savoir que nous l’éprouverions encore près de deux cents ans après eux… Notre art s’en est largement fait l’écho, tout au long du XXe siècle, de même que nos publications médicales, nos magazines, nos reportages télévisés et nos conver­sa­tions. La «dépression» est partout, superficiellement soignée par les traitements pharmacologiques à la mode, comme une rustine apposée sur un navire en voie de perdition.

Les textes rassemblés ici se proposent de faire le point sur quelques-uns des aspects les plus marquants de cet étrange nihilisme contem­porain, dont le surpassement constituera sans doute le principal défi des siècles à venir.



Thibault Isabel philosophie socilologie

AVANT-PROPOS

ETUDE. – La crise est dans l’homme. Suicide et mal de vivre à l’ère de l’hypermodernité

ENTRETIEN. – La foire aux chimères. Lendemains qui chantent et voix de Cassandre

ENTRETIEN. – Le juste milieu. Une réflexion païenne sur la politique, la morale et la religion

ETUDE. – Slavoj Zizek, interprète d’un monde virtualisé

ETUDE. – La fraternité virtuelle des Français

ETUDE. – Pulp Fiction. Anatomie d’un simulacre

ETUDE. – Maturité et responsabilité morale dans l’œuvre cinématographique de David Mamet

ETUDE. – Le populisme américain

ENTRETIEN. – La violence civilisée et celle qui ne l’est pas ..

ENTRETIEN. – Le désir et la contrainte. Remarques sur le processus de civilisation

ETUDE. – Penser avec la Chine

ETUDE. – Sagesse pratique contre modélisation théorique. Une analyse comparée des mentalités chinoises et européennes