La Taoïsme face à l'éthique

L'article ci-dessous, publié sur le blog Mimésis fait suite à Taoïsme : une introduction

 Le taoïsme face à l’éthique
Calligraphie de «Songe d’une nuit tranquille» 
de Li Bai, poète du VIIIème siècle d’inspiration taoïste
Dans notre introduction au taoïsme, nous avons essayé de présenter les grands traits de cette pensée, essentiellement portée sur la mystique, la cosmogonie et la contemplation. Les relations furent tumultueuses, souvent antagonistes, parfois fructueuses ; entre d’une part le taoïsme et d’autre part la philosophie alternative du lieu et de l’époque que fut le confucianisme. Pris dans leur ensemble, taoïsme et confucianisme représentent les deux grands aspects de la pensée chinoise.
Si le taoïsme et le confucianisme semblent avoir été deux écoles de pensées opposées à bien des égards, comme le souligne Marc Halévy dans son ouvrage Le Taoïsme, nous nous appuierons aussi sur les réflexions de Thibault Isabel pour montrer que la réalité des rapports entre ces deux philosophies est historiquement plus nuancée. Il y a eu, dans le taoïsme, des figures et des courants ouvertement anti-confucianistes, comme il y a eu dans le confucianisme des courants de pensées cherchant à intégrer des éléments de sagesse taoïste dans un soucis de justesse, de régénération ou de synthèse.
Ainsi par exemple, lorsque l’on parcourt les numéros 1 ainsi que 2 de la revue Anaximandre consacrés à ce sujet, on saisit mieux les relations nuancées entre ces deux polarités philosophiques : l’une portée sur l’ordre naturel et la contemplation, l’autre sur l’éthique et l’organisation sociale. Thibault Isabel prend pour exemple deux héritiers emblématiques du confucianisme : Mengzi et Xun Zi. L’un comme l’autre s’appuient sur la pensée de leur Maître Confucius, mais selon deux bases éthiques antagonistes.
Mengzi semble plus proche d’une conception compatible avec le taoïsme, considérant que c’est le naturel en l’homme qui fonde sa bonté, que la société vient corrompre. Cela rejoint la conception naturaliste des taoïstes et l’attitude radicale d’une de ses plus illustres figures : Tchouang-tseu, vivant délibérément en marge de la société des hommes, qu’il juge corruptrice des enjeux réels de l’existence.
Xun Zi, quant à lui, défendrait la position contraire, considérant que c’est par l’éducation et le respect des règles sociales que l’homme développe sa seconde nature, bonne pour le coup, alors qu’à l’état naturel, son attitude ne serait que calcul et convoitise vis-à-vis de son prochain. Ainsi on constate un clivage entre deux éthiques nettement différentes au sein du confucianisme, alors qu’à première vue on aurait pu penser que le clivage se situe entre une pensée-bloc taoïste d’un côté, et une pensée-bloc confucianiste de l’autre.
Enfin, parmi les confucianistes à la recherche d’une synthèse entre la pensée taoïste et un confucianisme en quête de second souffle au milieu de son ère, Tibault Isabel cite l’exemple de Zhang Zaï qui, vers le Xème siècle, s’est engagé dans une recherche de synthèse et d’équilibre entre ces deux écoles philosophiques. Zhang Zaï s’inspire de la notion de Tao pour développer celle de Qi – que l’on pourrait traduire par Souffle -, à la fois produit et source des deux polarités Yin et Yang selon lesquelles se construisent les réalités phénoménologiques dans toutes leurs nuances. C’est par le Qi, directement inspiré des concepts taoïstes, qu’il faut encore concevoir, selon Zhang Zaï, une éthique de l’organisation sociale qui, dans une optique confucéenne, reste une préoccupation majeure et un sujet en soi.


Pensées antiques orientales et occidentales : des débats similaires

zhuangzi  Le taoïsme face à l’éthique

Tchouang-tseu (Zhuangzi)
La figure du taoïsme radical 
à la manière d’un Diogène
IXème siécle av. J.-C environ
Illustre figure du premier taoïsme, Tchouang-tseu est un peu le Diogène de la Chine antique. Anticonformiste radical se moquant ouvertement de Confucius et des confucianistes, de leur morale institutionnelle et leur respect excessif de règles rigides, il développa une approche philosophique proche du cynisme. Confucius étant un élève de Lao Tseu, comme le relève l’histoire ou la légende, Tchouang-tseu considère qu’il en fut l’un des plus médiocres, dénaturant l’esprit du taoïsme. À ce titre, il s’accordait le droit de se moquer de Confucius et de dénigrer ses successeurs.
Loin d’être une philosophie nihiliste ou absurde comme on a parfois tendance à le croire, le cynisme repose plutôt sur une exigence hypermorale vis-à-vis de l’individu et de ses choix. Cette hypermoralité, salutaire au regard du « bien tout fait » duquel s’auréolent parfois les hommes, constitue plus une pierre de touche pour évaluer la sincérité réelle de leurs intentions, qu’elle n’est un ensemble de règles auquel l’individu, par nature faible et faillible, serait capable de se conformer. On comprend bien que Tchouang-tseu et son attitude radicale aient pu constituer, comme le note Marc Halévy, une épine dans le pied des confucianistes ; tout comme un sujet d’agacement, d’exaspération, voire de rejet. Les confucianistes légalistes ne souhaitaient certainement pas s’embarrasser – à tort du point de vue d’une exigence morale élevée mais à raison du point de vue de l’impératif pratique -, de tant de détails dans l’exercice de leur pouvoir.
Tout comme le cynisme, le taoïsme semble peu se soucier d’apporter des réponses à la question éthique appliquée des rapports entre individus dans la société. Le taoïsme d’un Tchouangt-tseu est teinté d’une certaine misanthropie et d’une tentation pour l’érémitisme, bien illustrée par sa vie. On comprend que l’exercice soit périlleux, qui consiste à user de sa liberté créatrice intérieure tout en acceptant des contraintes extérieures dépendant si peu de nous, et venant contrarier nos élans. Pourtant, le génie créatif d’un Tchouang-tseu, et plus généralement des hommes inspirés, aura d’autant plus de sens que le fruit de leur travail pourra se frayer un chemin dans la société, afin de contribuer à l’élévation globale de ses membres plutôt que de susciter le rejet. Parfois, il faut bien le reconnaître, un tel équilibre n’est malheureusement et tout simplement pas possible du vivant de ces grands hommes… ainsi les écrits et les poèmes de Tchouang-tseu font partie des classiques de la philosophie taoïste, et même appartiennent à l’imaginaire collectif chinois, tout antisocial qu’il fut.



Les deux âges du logos

Dans l’Antiquité, il y eut schématiquement deux compréhensions du logos. La première – et la plus ancienne historiquement -, désigne l’ensemble des lois qui régissent le cosmos. Plus tard dans la Grèce antique, la compréhension de ce terme évolua dans le sens d’une connaissance des lois qui régissent les rapports des hommes. Le taoïsme, quant à lui, s’intéresse au premier sens du terme et se désintéresse grandement du second, ne voyant dans la compréhension des règles qui régissent la vie des hommes qu’une déclinaison des règles régissant le cosmos. Or, c’est observer la vie sociale de très loin que de penser de la sorte ! Si l’on imagine bien que le logos des hommes n’est pas étranger, dans son fondement, au logos qui régit le cosmos en ce que l’homme est un microcosme au sein d’un macrocosme qui le dépasse et auquel il appartient pleinement ; la déclinaison de l’un pour aboutir à l’autre dans une démarche déductive, sur la seule observation des lois qui régissent le Ciel, semble bien hasardeuse pour qui possède un peu de psychologie !
Dans sa présentation du taoïsme, Marc Halévy reproche à la pensée confucéenne de comprendre les choses ainsi, et de transposer les règles prétendument harmonieuses et immuables du Ciel à la vie des hommes, conduisant à simplifier et rigidifier ces dernières. C’est effectivement comme cela que Confucius conçoit la chose lorsqu’il dit que « Gouverner par la vertu, c’est imiter la polaire immobile cependant qu’autour d’elle se meuvent les étoiles« . Pourtant, l’attitude taoïste contemplative de la nature dans le wu wei ou « non-agir » quand bien même elle donnerait accès à une compréhension plus subtile de sa réalité impermanente et évolutive, ne saurait pas plus conduire à la compréhension intime des mécanismes en jeu dans la relation sociale ! Dans un cas comme dans l’autre, on commettra l’erreur d’imaginer que l’on peut faire l’économie de l’étude psychologique d’une humanité qui, même si elle est animée par les mêmes forces fondamentales que tout ce qui existe par ailleurs dans l’Univers, ne dispose pas moins de sa forme et de ses enjeux propres. Il semble donc plus pertinent de se porter observateur de la nature humaine, quitte à développer ensuite, par la pensée analogique, les ponts qui permettent d’établir des rapprochements entre les règles sociales et les intuitions contemplatives et mystiques ; plutôt que de procéder selon la démarche déductive inverse.
Harmonie et immuabilité d’un côté, impermanence et évolutivité de l’autre : dans les deux cas, on fait abstraction de toute démarche d’observation psychologique permettant de comprendre les ressorts intimes des rapports humains, de ce qui les singularise et les particularise au sein du Tao « source et moteur du monde ». C’est ce que relève justement Thibault Isabel dans la revue Anaximandre lorsqu’il commente le Zhengmeng, oeuvre majeure de Zhang Zaï :
Le Ciel désigne le principe de l’Etre ; or, ce principe nous engage lui-même á maintenir un équilibre entre le Ciel (l’aspect spirituel ou symbolique des choses), la Terre (leur aspect matériel) et l’homme (qui unifie les deux autres dimensions). Pour être en harmonie avec le monde, pour respecter la Voie du Ciel, l’homme doit bien par conséquent accepter de jouer son rôle spécifique au sein de l’unité cosmique : il doit équilibrer en lui l’idée céleste et la nature terrestre, pour que ses désirs et ses émotions, á partir de leur substance brute, prennent la forme plus élevée de l’humanité authentique, du cœur. Un homme qui prétendrait respecter le Ciel en se tournant exclusivement vers la sphère céleste, et négligerait la part naturelle et terrestre de l’existence, aurait tout simplement échoué á comprendre le Ciel qu’il affirme servir. Le Ciel est en lui-même dépourvu d’humanité, car il n’a pas d’émotions. Mais le Ciel (l’esprit) enseigne que la vie est au mieux quand la triade cosmique s’accomplit parfaitement : la Terre (la matière) est donc elle aussi sacrée, comme l’homme. Le saint doit sacraliser la Terre en lui, en reconnaissant la valeur de sa vigueur instinctuelle, et la raffiner á travers les symboles. Ainsi la Voie du Ciel est-elle consommée, dans l’équilibre que le sujet pensant et méditant fait naître en lui entre les deux polarités constitutives de la vie, synthétisées dans le troisième terme médiateur et dialectique qu’est son humanité.
La contemplation est une disposition de l’esprit nécessaire pour vouloir trouver la sagesse, mais pas forcément suffisante pour conformer notre action aux plans divins. C’est en n’omettant pas de méditer sur le centre et ses enjeux, par l’introspection personnelle ou l’observation de la vie des hommes que, dans un mouvement dialectique, l’action de l’homme peut l’élever vers le Ciel.


Périodes tardives de l’Orient et de l’Occident : des écueils similaires


qi-baishi  Le taoïsme face à l’éthique
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Le Chant du fleuve.
Évocation du sage taoïste
en prise et en harmonie
avec la nature
La Chine, tout comme l’Europe, a été traversée par nombre de crises culturelles dans son histoire. Si la Chine moderne est parvenue à sortir de sa funeste expérience communiste menée au XXème siècle, c’est malheureusement pour continuer à suivre l’Occident dans la course à la production et à la puissance matérielle. Tout comme l’Occident, la Chine mobilise aujourd’hui tous ses moyens pour décrocher la croissance économique à tout prix, sans considération pour les conséquences sociales, écologiques ou tout simplement humaines de cette fuite en avant. La Chine a mis son pragmatisme séculaire au diapason de l’efficacité technicienne, tout comme l’Occident l’a précédée dans le mouvement au nom de l’omnipotence de l’homme sur son environnement. L’un comme l’autre sont finalement parvenus au même point de dénaturation de leur propre civilisation, avec pour corollaire le risque systémique sur une activité ne s’inscrivant plus dans aucun cadre ni horizon.
Parmi les traditions antiques susceptibles de nous sortir de nos impasses, le cosmocentrisme de la pensée taoïste est là pour nous rappeler que, loin d’être la maîtresse du monde, l’humanité n’est qu’un de ses aspects, tandis que le reste de la création constitue le cadre de son existence et le sens de son action.
Terre, Homme, Ciel… l’actualisation de l’un des aspects du cosmos ne peut se faire au détriment ni dans l’ignorance des autres, mais dans un mouvement dialectique conduisant à leurs mutuelles réalisations. C’est le message du Dào.



Sylvain Fuchs – sfuchs@mimesis-sfuchs.com