Droite - Gauche, c'est fini


 Le moment populiste, droite gauche
Le moment populiste. Droite - Gauche, c'est fini



Article de  paru sur Boulevard Voltaire


Le Moment populisteAlain de Benoist, avec la clarté qu’on lui connaît, nous gratifie d’un essai substantiel sur ce qu’il appelle le « moment populiste ».

Alain de Benoist, avec la clarté didactique et la fluidité stylistique qu’on lui connaît, nous gratifie d’un essai substantiel sur ce qu’il appelle le « moment populiste », laissant peut-être sous-entendre que le populisme annonce davantage une nouvelle ère politique que l’avènement véritable d’un peuple démiurgique qui se substituerait aux élites dirigeantes, politiques, financières et médiatiques. Surtout, et c’est la thèse centrale du livre annoncée par un sous-titre exclamatif, ce moment sonnerait l’hallali à terre du vieux clivage droite-gauche.
Partout, constate Benoist, « les coups de boutoir de la protestation populiste » ont littéralement renversé les paradigmes habituels de la bipartition de la vie politique occidentale (de l’Europe aux États-Unis), en convoquant dans le ronronnant jeu de quilles électoral un tiers, jusque-là exclu, le peuple, celui-ci reportant ses suffrages sur des tribuns ou des partis réputés « extrêmes » par le Système. Le consensus mou et anesthésiant vole en éclats, réintroduisant, du même coup, la notion intrinsèquement démocratique du « conflit maîtrisé », attendu, précisément, que « la démocratie n’est pas soluble dans le procédural, car elle est de forme agonistique ».
À cette aune, le fracassant retour du peuple au sein de son amnios principiel qu’est l’affrontement démocratique pacifié – et légitimé en tant que tel – fait resurgir ce que l’apathie de nos sociétés consuméristes avait subsumé sous l’épais édredon hédoniste de l’amollissant confort égo-individualiste, à savoir la dimension tragique de l’existence ; en l’occurrence, celle du politique qu’un certain universalisme unanimiste a cru évacuer à peu de frais en tournant le dos à l’ontologique discrimination schmittienne de l’ami et l’ennemi.
Au travers d’une douzaine de chapitres – bâtis à l’ombre tutélaire de penseurs radicaux essentiels tels que Jean-Claude Michéa, Ernesto Laclau, Costanzo Preve, Paul Piccone, Christopher Lasch, Thibault Isabel, etc. –, Benoist fait ressortir, selon nous, deux traits saillants caractérisant cet instant populiste : la fatigue générale qui a gagné, jusqu’à l’exaspération, les couches populaires, d’une part, la chute finale des grandes idéologies structurantes – que notre auteur dénomme « les grands récits » – qui ordonnaient les rapports sociaux et charpentaient les mentalités, d’autre part.
Ne trouvant plus d’écho au sein d’une classe politique endogamique et interchangeable, le pays réel s’en est progressivement détourné, à proportion du mépris croissant dans lequel ceux-là finissent par tenir celui-ci, notamment en le diluant contre son gré dans un immigrationnisme d’indifférenciation et en immolant les patries héréditaires, indivises et charnelles aux bûchers holocaustiques du mondialisme transfrontiériste. Quant aux idéologies qui conféraient un sens à la vie (qui ne se résume pas, en effet, à un indice de croissance ou à un crédit renouvelable), comme le socialisme ou le christianisme, elles se sont noyées corps et bien dans « les eaux glacées du calcul égoïste », pour reprendre la saisissante formule de Marx.
Il résulte de ces effondrements une crise profonde d’identité affectant l’être même des peuples et qui les pousse tout autant à « l’accablement », au « désenchantement » et à la « désillusion ». En phénoménologue avisé, Alain de Benoist s’attache à saisir l’essence du populisme ressenti par les intéressés comme une indicible fracture : « Le déchaînement des logiques de l’illimité dans un monde privé de repères suscite dans les esprits un malaise identitaire et existentiel profond. Quand on parle de populisme, il faut tenir compte de ce malaise encore aggravé par l’intériorisation de l’idée qu’il n’y a pas d’alternative à la disparition de tout horizon de sens au sein du monde de la reproduction économique : “Le monde ne doit plus être ni interprété, ni changé : il doit être supporté” (Peter Sloterdijk) » [philosophe allemand connu pour sa critique originale de la modernité organisée, entre autres, autour de la figure du « cynique » NDLR].
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Le Moment populiste, Alain de Benoist


Le Moment populiste Alain de Benoist

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Lire aussi Thibault Isabel dans son entretien avec Marcel Gauchet dans éléments n°164


 Éléments n°164 : Gauche-droite, c'est fini ! 


Eléments N°164
Moment Populiste Alain de BenoistDepuis que la gauche s’est employée à remplacer son ancien électorat par des catégories extérieures aux catégories nationales et à favoriser avant tout la mondialisation des échanges, deux dynamiques nouvelles sont à l’œuvre dans le paysage politique européen. (...)

La première dynamique est la dynamique identitaire. Elle peut s’exprimer à gauche comme à droite. En dépit de tout ce qui les oppose, elle comprend aussi bien les nationalistes identitaires que les tenants du multiculturalisme. Dans l’un et l’autre cas, la notion décisive est celle d’ethnos, c’est-à-dire de personnalité historique ou ethnoculturelle, considérée comme non négociable.

La seconde dynamique est celle du populisme. Elle ne se confond pas avec la précédente, même si elle peut parfois la rejoindre. À la façon du boulangisme, le populisme mêle lui aussi des éléments de gauche et de droite. Mais surtout, il ne se réclame pas seulement du peuple-ethnos, mais avant tout du peuple-démos, c’est-à-dire du peuple politique, et subsidiairement du peuple-plebs, c’est-à-dire des couches dominées. En France, il correspond sociologiquement aux classes populaires et aux éléments de la classe moyenne menacés de déclassement, et géographiquement à la « France périphérique » par opposition aux métropoles mondialisées.

Le populisme s’appuie sur le principe de la souveraineté populaire et dénonce ses limitations par la démocratie libérale et l’État de droit. Déçus par la mondialisation comme par les institutions européennes, physiquement hostiles à la privatisation du sens de l’existence comme à l’avènement d’un homme hors-sol, dépouillé de ses racines et de sa mémoire, révulsés par les mouvements migratoires, hantés par la peur de la désagrégation de la sociabilité qui leur est propre, mus surtout par un puissant ressentiment envers les élites, les populistes s’efforcent d’articuler une nouvelle demande sociale : demande de repères en matière de mœurs, demande de cadres protecteurs, demande d’une politique qui ne se ramène pas à la gestion, demande d’une démocratie réelle, demande d’autorité.

François Fillon n’est pas un populiste. Il s’adresse avant tout aux bourgeois retraités qui forment le socle de l’électorat de droite, et qui aspirent à la fois à un paisible conservatisme des mœurs et à un libéralisme modéré. Mais c’est là que le bât blesse. Ceux qui se réclament de cette improbable alliance se retrouvent un jour ou l’autre dans une position intenable : s’ils appliquent un programme libéral, qui comprend l’ouverture des frontières, la politique des droits individuels et la soumission de l’entreprise aux exigences des propriétaires du capital, ils déçoivent les conservateurs ; s’ils appliquent un programme conservateur, qui implique la protection de la société, le maintien des frontières et le primat de l’intérêt national, ils déçoivent les libéraux.

La question qui se pose est alors celle-ci : peut-on encore, sans tomber dans l’incohérence, être à la fois conservateur et libéral aujourd’hui ?

Au sommaire du N°164 d'Eléments

• Entretien exclusif avec Marcel Gauchet
« La bien-pensance engendre la crétinisation »
• Populisme, la grande peur des élites, par Alain de Benoist

Dossier : Droite-gauche, c’est fini !
• Politique-fiction : Le Pen-Mélenchon au second tour
• L’obsolescence programmée du clivage droite-gauche
• Pourquoi les vrais socialistes font la guerre à la gauche
• Entretien avec Charles Robin
• Rencontre avec Bernard Langlois, membre fondateur d'Attac et de Politis

Et aussi...
• L’AF et ses dissidents
• Les nouvelles têtes à claques du libéralisme
• La France buissonnière de Sylvain Tesson
• Littérature : entretien avec Louis Jeanne
• La leçon de Gabriel Matzneff
• Tintin : retour au pays des Soviets
• À la redécouverte de Thomas Sankara
• Après nous le déluge ? La réponse de Sloterdijk
• Philosophie : L’esprit dépend-il de la matière ?
• L’esprit des lieux : Venise