Pourquoi nous continuerons à dialoguer avec Michel Onfray, Marcel Gauchet, Eugénie Bastié, Natacha Polony et les autres !



Collaborateur d’Éléments et rédacteur en chef de Krisis, Thibault Isabel vient de faire paraître Proudhon, l'anarchie sans le désordre, aux éditions Autrement. Il répond amicalement mais fermement à l’injonction à la pureté médiatique. Un vibrant coup de gueule contre la politique du hérisson.

On voit se multiplier dans les milieux alternatifs une course au purisme anti-médias. Tous ceux qui se compromettent à la télévision ou à la radio sont moqués pour leur collaboration avec le Système, même s’ils se montrent résolument hostiles au mondialisme néolibéral. Natacha Polony est ainsi accusée d’aimer les paillettes, Marcel Gauchet passe pour un universitaire trop prudent et l’on taxe parfois Eugénie Bastié de garder sa langue dans sa poche depuis qu’elle est entrée au Figaro. Mais la palme de l’intellectuel médiatique le plus critiqué revient à Michel Onfray, à qui Rémi Lélian vient d’ailleurs de consacrer un pamphlet chez Pierre-Guillaume de Roux, La raison du vide. Notons au moins que tous ces auteurs ont accepté d’écrire dans Éléments au cours des derniers mois, ce qui dénote malgré tout une certaine liberté de ton. D’aucuns regrettent pourtant que de tels rapprochements soient possibles, y compris parmi les détracteurs les plus virulents de la bonne pensée dominante.

Solidariser les esprits rebelles 

Étrange attitude ! Il faudrait donc ostraciser tous ceux qui jouent le jeu des médias, exactement comme les médias ostracisent tous ceux qui refusent de montrer patte blanche. C’est oublier que, sans la voix de ces intellectuels « antisystème » au cœur du système, les marges idéologiques du débat public n’auraient presque plus aucune visibilité. On a le droit de ne pas aimer tel ou tel, et même de contester ses idées. Mais pourquoi repousser les bonnes volontés, d’où qu’elles viennent ? Si Onfray et quelques autres n’étaient pas là, il n’y aurait plus guère de pensée critique audible. On connaît la formule de Péguy : « Kant a les mains pures, mais il n’a pas de mains. » À force de se retrancher dans leur tour d’ivoire, nos puristes d’un nouveau genre pourraient finir par parler totalement dans le vide.

Il ne manque pas de bonnes âmes pour reprocher à Onfray, et à Éléments par la même occasion, d’assumer des positions fort peu catholiques, et pour tout dire païennes. Admettons. Mais ces petites guerres de religion, qu’on croyait évanouies, méritent-elles vraiment d’être réactivées aujourd’hui ? Ne peut-on défendre les options morales et religieuses qu’on croit justes tout en débattant ensemble des grandes questions politiques contemporaines, et en menant ponctuellement des combats partagés ? Pourquoi diable les opposants à la mondialisation devraient-ils sans cesse se diviser, alors qu’ils sont déjà bien en peine de peser sur les débats ?

Il semble donc que le purisme de droite réponde naïvement au purisme de gauche, jusqu’à rendre les uns et les autres aveugles à leurs points de convergence. Il ne sert à rien de dénoncer les intellectuels « antisystème » supposés trop complaisants à l’égard des médias, alors que nous avons plutôt besoin de solidariser les esprits rebelles, dans le respect des différences qui les divisent autant que des principes qui les rassemblent.
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La situation est d’autant plus grave que l’épuration des médias semble s’être récemment accélérée. Depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron, les têtes tombent les unes après les autres. Les journalistes « antisystème » ne pèseront bientôt plus rien : l’émission de Frédéric Taddei est interrompue ; Natacha Polony est simultanément virée d’Europe 1 et de Paris Première, Jean-Paul Brighelli du Point. À qui le tour ? Le fossé entre mondialistes et protectionnistes ne se creuse pas seulement d’un point de vue sociologique, mais aussi intellectuel. Deux France coexistent, et cohabitent de plus en plus difficilement.


L’heure est aux alliances

Les mondialistes entendent s’approprier l’intégralité de l’espace médiatique disponible, d’autant qu’ils jouissent des faveurs du pouvoir – sans compter qu’une poignée de milliardaires se trouvent désormais à la tête de la quasi-totalité du parc journalistique hexagonal. Face à eux, les intellectuels « antisystème » risquent d’être renvoyés à la marge. Mais cela signifie également que les marges s’élargiront bientôt, en les accueillant. Une recomposition est en train de s’opérer. Personne n’y perdra son âme. Chacun conservera ses spécificités. Il y aura encore du sens à être de gauche ou de droite, fédéraliste ou républicain, écologiste ou productiviste, païen ou chrétien. En revanche, notre ennemi principal sera de plus en plus clairement désigné. L’ennemi, comme le souligne Jean-Claude Michéa, c’est le grand capital mondialisé, la finance aveugle et la dérégulation des flux. Un axe souverainiste pluriel commence à se dessiner sur cette base. De nouvelles alternatives sont sur le point d’émerger.

Ces idées communes trouveront un large écho auprès d’une population qui reste dans sa majorité réfractaire à la politique du CAC40. L’embellie macronienne ne peut tromper personne. Le peuple est désemparé, il ne sait plus vers qui se tourner. Nombre de citoyens cherchent tout simplement une voie crédible pour rendre leur colère constructive. Dès lors, des médias alternatifs parviendront à se mettre en place, comme c’est déjà le cas avec les webTV. L’arme des non-conformistes du XXIe siècle sera le réseau ; et il nous faudra être plus solidaires que jamais pour que la subversion y gagne du terrain. De cette capacité d’entente et de dialogue dépendra notre efficacité à tous. Divisés, nous sombrerons dans le silence ; rassemblés, nous serons entendus. Le purisme, durant les décennies qui viennent, sera le pire obstacle à la liberté. Nous ne devrons par conséquent ni nous trahir nous-mêmes, ni nous recroqueviller comme des hérissons. L’heure est aux alliances.

Thibault Isabel
Source : blog Eléments